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Le vidéoclip : nouveau médium de masse pour les archives
par Marie-Lyne Hadassa Olibris, Stéphane Bricault
[ 18 janvier 2010]

Les archives servent de mémoire de notre passage sur terre. Elles renferment une partie de la culture des peuples et font preuve de témoignages. Cette manne d’informations est exploitée de différentes façons : expositions virtuelles et réelles ou sources primaires pour les chercheurs. C’est un usage judicieux de notre patrimoine. Par contre, ceux qui fréquentent les dépôts archives sont peu nombreux dans notre société. Et ceux qui consultent le fruit de leurs travaux ne le sont guère davantage. Alors qu’un match de hockey des Canadiens de Montréal attire plus de 21 000 spectateurs et plus de 500 000 téléspectateurs en moyenne, combien peuvent se targuer d’affirmer qu’ils ont vu l’exposition virtuelle Montréal, 500 ans d’histoire en archives du GARM ? Ou l’exposition réelle de Irlandais O’Québec du musée McCord ? Que ce soit par l’entremise de chercheurs ou de diffuseurs artistiques, les débouchés pour la diffusion d’archives ne sont pas légions. Étant donné la nature intellectuelle du contenu, affirmer que nous apprécions regarder des archives, peut être parfois considéré comme étant un comportement élitiste. Effectivement, les expositions historiques, réelles et virtuelles, ne sont habituellement consultées que par la frange considérée éduquée de la société. Pourtant, les archives ont tant de choses à nous apprendre. Que faire pour agrandir le bassin d’utilisateurs et de consommateurs d’archives ? En utilisant un médium qui touche un large public, un médium que les jeunes gens ordinaires adorent regarder régulièrement. Un de ces médiums est le vidéoclip. C’est pourquoi, l’archiviste se doit de comprendre les artistes qui veulent diffuser des archives audiovisuelles sur cette nouvelle plate-forme de diffusion. Pour bien comprendre cette problématique, il faut comprendre la place que le vidéoclip peut prendre dans la société et les problèmes qu’il peut renfermer.


On considère l’avènement de MTV (Music Televison), aux États-Unis en août 1981, comme le point de départ du vidéoclip, car ce fut le premier poste de télévision qui diffusa entièrement que des vidéoclips. Décrit au départ comme étant qu’un vulgaire message publicitaire, la popularité du concept image et musique simultanée augmenta quand même. Effectivement le vidéoclip est avant tout le vecteur commercial du cd d’un chanteur, mais il entre aussi dans une zone floue entre le marketing et l’expérience esthétique. Malgré son côté pécuniaire, il ne faut pas écarter ce médium pour autant, car il existe des chanteurs engagés socialement et politiquement qui utilisent leur notoriété pour faire passer des messages d’intérêt public. Mais il faut faire la part des choses, la plupart des vidéoclips présentés à Musique Plus, la station de télévision québécoise qui diffuse des vidéoclips, sont abrutissants et sexistes et n’ont aucune valeur éducative. Nous allons donc plutôt discourir sur les vidéoclips qui ont une certaine démarche intellectuelle et qui, surtout, utilisent des images d’archives. Les archives audiovisuelles et leur contenu sont importants pour l’éducation. Un adage juste affirme qu’il faut apprendre de nos erreurs. Quoi de mieux que de voir les erreurs du passé en images sur grand écran avec de la musique que nous aimons en arrière-plan pour faire passer un message éducatif ? Parce qu’elles font réfléchir, les vieilles images de la guerre, de famines ou celles de répressions violentes injustifiées d’émeutes (injustifié comme la répression policière violente des droits civiques aux États-Unis durant les années 1960, à ne pas confondre avec une répression justifiée d’une émeute causée par une victoire des Canadiens en série éliminatoire). Trois champs d’application cadrent bien avec le volet éducatif du vidéoclip, le cadre idéologique, historique et social.

Plusieurs artistes utilisent les archives pour faire réfléchir les masses populaires. Ces artistes vont plus loin que l’aspect esthétique de l’image exploitée lorsqu’il est question de les utiliser puisqu’ils croient en leurs idéologies. Le vidéoclip The Land of Rape and Honey du groupe industriel métal Ministry est un exemple de l’utilisation d’archives à des fins d’éducation idéologique des jeunes. Fervents antifascistes, ils n’hésitent pas à utiliser l’image d’Hitler pour discréditer ses thèses racistes et eugénistes. Il est intéressant de constater que 60 ans après la chute du nazisme, certains musiciens continuent à nourrir la mémoire collective sur les atrocités de ce système totalitaire. Des douloureux souvenirs qui qui restent très important à rappeler.

Le vidéoclip d’Indochine, Little dolls, est encore plus marquant puisqu’il est composé entièrement d’images d’archives de la Grande Guerre de 1914-1918. C’est un vibrant plaidoyer contre la guerre qui interpelle certainement un plus grand nombre de jeunes qu’un discours d’un professeur qui peut-être parfois ennuyant et difficile à comprendre. C’est justement cela l’important, atteindre, par la diffusion, le plus de gens possibles. Les images d’archives frappent l’imagination par leur efficacité à représenter la réalité d’autrefois, une représentation intellectuelle qui resterait largement abstraite sinon.

Une des problématiques reliée à la diffusion d’idéologie, comme celle anti-fasciste de Ministry, c’est que le camp opposé peut aussi faire la même chose. Le vidéoclip Palestine : Nous acceptons le défi des Brigades Al-Quods fait la propagande du djihad islamique en utilisant des images d’archives du conflit israélo-palestinien. Glorifiant les martyrs qui sacrifient leur vie à la bonne cause, la leur, les auteurs propagent une idéologie d’assassinat à l’encontre des impies. Malgré le droit à la libre expression, ce n’est certainement pas le genre de discours que nous voulons qui soit propagé dans notre pays. Mais comme l’affirme Blais, Enns et Richan (1992, 154).

Les archivistes ne peuvent laisser leur opinion personnelle sur la valeur de certains types de recherches influer sur la décision d’autoriser ou de refuser, à différents chercheurs, la consultation de certaines séries de documents.

L’archiviste n’a donc pas de droit de regard en ce qui a trait au produit final de l’utilisation des archives faites par un chercheur. Mais ce qui est navrant dans ce cas ci, c’est qu’un site internet aussi important que Dailymotion, propose ce genre de matériel.

Dans un autre ordre d’idée, une autre fonction à l’utilisation des archives dans les vidéoclips est celle d’aide à la vocation de l’enseignement de l’histoire. Les archivistes adorent l’histoire, mais ils ne sont pas représentatifs de la société. Parallèlement, l’enseignement de l’histoire chez les jeunes du secondaire n’est pas toujours apprécié par ceux-ci, même qu’une large partie des étudiants déteste cette matière. Étant donné que les jeunes consomment énormément de vidéoclip, il peut s’avérer pertinent d’utiliser la chanson pour les accrocher. Un exemple concret est celui d’un professeur d’éducation physique de Rouyn-Noranda, Anodajay de son nom d’artiste, qui promeut son coin de pays à travers le rap. Il a reprit l’hymne national non officiel de l’Abitibi, Le beat à Ti-Bi de Raoul Duguay, en y incorporant des séquences vidéos de la colonisation de cette région durant les années 1920-1930. Bien que peu éducatif, ce vidéoclip reste fort intéressant parce qu’il entrouvre la porte à une future utilisation des archives dans les vidéoclips tenant des propos à caractères historiques. Plusieurs autres artistes québécois sont politiquement engagés, tel Loco Locass ou Les cow-boys fringants, mais aucun de ses groupes n’utilisent des archives audiovisuelles par manque de budget et surtout à cause des droits d’auteurs à respecter.

Une autre avenue à l’utilisation des archives audiovisuelles à travers les vidéoclips est celle à caractère politico-social. Proche du volet idéologique, qui représente une manière de vivre, l’approche politico-sociale se distingue par son aspect revendicateur. La musique engagée a connu ses heures de gloire à l’époque de la guerre du Vietnam et le vidéoclip est la suite logique à exploiter pour les contestataires, que se soit pour appuyer une cause ou dénoncer un abus. Le groupe alternatif Rage Against The Machine est le meilleur exemple de contestataires engagés, car les membres de cette formation tiennent des propos progressistes dans leurs chansons tout en incorporant régulièrement des vidéos d’archives dans leurs vidéoclips. Ainsi, en s’appuyant sur des images d’archives des années 1970, ils dénoncent la répression policière que subissent les membres de l’American Indian Movement dans leur vidéo Freedom. Cette approche n’est pas unique puisque qu’ils reprennent le même modèle dans les vidéoclips Testify, Renegades of Funk et  Bombtrack . Cette prise de position sur des causes sensibles, appuyée par des documents d’époques, donne une certaine légitimité à leurs revendications. D’un point archivistique, ce groupe est la meilleure représentation de ce qui se fait de mieux dans la diffusion des archives audiovisuelles dans le domaine musical. L’utilisation d’archives est donc importante lorsque nous voulons prendre position, car les images marquent parfois plus que les paroles.

L’entrave la plus grande pour l’utilisation d’archives audiovisuelles par les réalisateurs de vidéoclips reste la problématique des droits d’auteurs. Eux-mêmes artistes, ils sont sensibles aux respects artistiques des œuvres d’autrui. Le rôle de l’archiviste est donc d’agir en médiateur entre les droits des uns et les besoins des autres. Beaucoup de phénomènes sociaux importants, qui méritent d’être discutés et diffusés, sont survenus depuis cette date et il est dommage de mettre des entraves au travers du chemin de personnes voulant analyser, remuer et diffuser notre passé. Mais nous comprenons tous l’importance du respect du droit d’auteur, car sans les redevances que ces auteurs reçoivent de l’exploitation de leurs œuvres, ils ne pourraient pas survivre longtemps. Et une société sans artiste, serait une société triste. Quelle est la solution ? Nul ne la connaît, ce débat centenaire sur le droit d’auteur ne se résoudra pas de sitôt. Comme nous venons de le démontrer, l’utilisation d’archives audiovisuelles à travers les vidéoclips peut contribuer à une augmentation des débouchés pour l’utilisation des archives. Selon nous, la diffusion est le but ultime de l’archivistique. Que ce soit à des fins idéologiques, historiques, sociales ou tout simplement à des fins de divertissement, les archives ont beaucoup à nous montrer. Il nous reste plus qu’à bien utiliser tous les médiums disponibles.

Bibliographie

Blais, Gabrielle, David Enns et Don Richan. 1992. Sortir de la tour d’ivoire : les programmes publics dans les archives canadienne. In Les Archives canadiennes en 1992, sous la dir. De marcel Caya, 145-168. Ottawa : Conseil canadien des archives. Johanne Melançon. 2008. Vidéoclip : de l’engagement à la propagande. http://findarticles.com/p/articles/... (consultée le 5 avril 2009) Carol Vernallis. 2004. Experiencing Music Video : A Esthetics and Cultural Context. Columbia University Press : New York. Vidéographie Anodajay et Raoul Duguay. 2006. Le beat a Ti-Bi. D.E.P. Disponible à l’adresse : http://www.youtube.com/watch?v=Daqy... (consultée le 6 avril 2009). Indochine. 2009. Little dolls. Sony. Disponible à l’adresse suivante : http://www.dailymotion.com/video/x8... (consultée le 6 avril 2009). Les brigades Al-Quods 2008. Palestine : Nous acceptons le défi. Disponible à l’adresse suivante : http://www.dailymotion.com/video/x5... (consultée le 15 avril 2009). Ministry. 2000. The Land of Rape and Honey. Warner Bros. Rage Against The Machine. 1994. Freedom. Épics Records. Disponible à l’adresse : http://www.youtube.com/watch?v=vqcM... (consultée le 7 avril 2009). Rage Against The Machine. 2000. Renegades of Funk. Épics Records. Disponible à l’adresse : http://www.youtube.com/watch?v=WTbv... (consultée le 11 avril 2009). Haiku. 2008. Crissy. Disponible à l’adresse suivante : http://ma-tvideo.france3.fr/video/i... (consultée le 12 avril 2009). Images 1.Image tirée du vidéoclip de Ministry, The Land of Rape and Honey. 2000. Warner Bros. Libre de droits. 2.Image tirée du vidéoclip des Brigades Al-Quods, Palestine :Nous acceptons le défi. 2008. Malheureusement libre de droits. 3.Drapeau de l’EZLN. Image prise sur le site de Wikipédia à l’adresse : http://fr.wikipedia.org/wiki/Rage_a.... Libre de droits.

Notes

Ce texte a été originalement produit à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, de l’Université de Montréal, dans le cadre du cours ARV1056 – Diffusion, communication et exploitation, donné au trimestre d’hiver 2009 par Monsieur Yvon Lemay.


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